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Les lettres "Women who do stuff" apparaissent un peu tordues, en 3D, blanches, sur des plots carrés et gris-noirs
 
Il y a comme un doux parfum de monde d’après-presque-comme-avant dans l’air, la canicule revient, le gouvernement vire de plus en plus à droite, Macron porte toujours un postiche et nous nous apprêtons à partir en vacances. Mais il n’y a pas que du mauvais, puisque, notez dans vos agendas, nous lançons les précommandes du numéro 3 de notre magazine le 5 juillet ! Et ça, c’est une vraie bonne nouvelle ! On a hâte de vous dévoiler le sommaire ainsi que la centaine de contributrices avec qui nous travaillons.
Aujourd’hui c’est Marie Pons, journaliste, qui nous présente cinq femmes du milieu du spectacle vivant. Bonne lecture !

 
 

Ana Pi

 

Ana Pi est née en 1986 dans la ville de Belo Horizonte, dans le sud-est du Brésil. Danseuse, chorégraphe, pédagogue, artiste de l’image et chercheuse spécialisée en danses urbaines, son travail  prend des formes multiples pour s’exprimer à travers la réalisation de films de danse et de performances créées pour l’espace du théâtre, de musées ou de galeries. Diplômée de l’École de danse de l’Université fédérale de Bahia, elle arrive en France en 2009 pour étudier au Centre chorégraphique national de Montpellier. Depuis plusieurs années, Ana Pi creuse à travers son œuvre la notion de « danses périphériques », en se rendant attentive aux façons dont une danse naît, circule, s’apprend et vibre depuis les marges, comme une connaissance et un savoir-faire qui se partagent hors institution. En rassemblant et en nommant ces danses exécutées dans les rues, par des populations assignées à la périphérie des grandes villes du monde, Ana Pi met en relation les corps dansants avec le contexte dans lequel ils évoluent. Dans les films Ceci n’est pas une performance ou NÓS SOMOS O CENTRO, les images présentent le pantsula en Afrique du Sud, le kuduro en Angola ou le coupé-décalé en Côte d’Ivoire comme autant de danses naissant en réponse contre l'apartheid, le racisme ou la misogynie. Le projet NoirBlue, titre qui regroupe un solo dansé et un film documentaire, poursuit cette mise en lumière de la multiplicité vivace des danses issues des diasporas du continent africain. Ana Pi y questionne sa propre rencontre avec ces mouvements, en tant que femme noire brésilienne née de l’autre côté de l’océan Atlantique, en amenant ce projet par les villes de Niamey, Ouagadougou, Bamako, Lagos, Enugu, Luanda, Malabo, Abidjan et Nouakchott.
La danse créée par Ana Pi invite ainsi toujours une pluralité de corps et de voix à prendre part à la ronde et à la discussion. Ana Pi est aussi à la recherche de son père, Júlio César de Oliveira, porté disparu depuis le 4 mars 2018 à Belo Horizonte.


Crédit photo : Edouart Fraipont

 

Marta Izquierdo Muñoz

 
Enfant de la movida madrilène, très marquée par la liberté créatrice qui infuse la capitale espagnole dans les années 1980 à la fin de la dictature franquiste, la chorégraphe Marta Izquierdo Muñoz aime inscrire son travail dans la subversion des codes du genre et de la représentation. Pour cela, elle examine avec attention des figures issues de la pop culture, autour desquelles elle construit des fictions chorégraphiques à l’imaginaire riche. Sans jamais regarder de haut ni tourner en dérision son sujet, c’est un désir d’hybrider chaque image pour en révéler l’ambiguïté sous-jacente qui guide chacune des pièces qu’elle crée depuis 2008. Avec Sirène puis He matado al Príncipe (mon cœur est un océan), elle compose un diptyque sur une figure de sirène esseulée, un être tout en métamorphose qui chante sa douleur dans un karaoké.
Avant même que le mouvement #FreeBritney n’existe, elle se glisse dans la peau de l’icône malmenée en 2014 avec My name is Britney Spears. La figure de la chanteuse s’y trouve noyée sous des litres de Coca-Cola, ingurgités puis ruisselants sur le corps de la danseuse. Récemment, elle consacre deux pièces à des communautés de femmes. Imago-go déploie la figure de la majorette telle un origami à multiples facettes. Dans un décor de gymnase, l’entraînement militaire et les sourires figés déraillent vers le tragi-comique, et le faux sang coule sur les chaussettes blanches immaculées. Une part inquiétante ou cruelle surgit ainsi souvent au cœur de son travail. Dans le trio Guerrillères, nous débarquons sur les terres de trois amazones vivant dans une communauté utopique qui rappelle, entre autres, le texte éponyme de Monique Wittig. Ces trois personnages se préparent au combat et attendent un ennemi invisible qui est donc potentiellement partout, en apprenant par exemple comment utiliser certaines parties de leurs corps comme une arme.
Le travail de Marta Izquierdo Muñoz s’attelle à décoller les étiquettes qui sont apposées un peu vite sur certains corps ou certaines icônes, pour troubler une image que l’on prendrait à tort comme un peu lisse.  
 
Crédit photo : loludo produccion
Il ne reste que quelques jours pour soutenir XY Média, le premier média audiovisuel transféministe en France. Leur but ? Récolter des fonds pour produire une maximum de vidéos et documentaires pour informer sur l’actualité, l’histoire du mouvement trans et pour apporter un discours transféministe accessible au plus grand nombre.

Une nécessité qu’on soutient !
 

Meytal Blanaru 

 

La danseuse et chorégraphe Meytal Blanaru vit à Bruxelles depuis un peu plus de dix ans. Par un travail chorégraphique profond et délicat, elle explore avec soin le territoire de l’enfance et des souvenirs, parfois enfouis jusqu’au tréfonds de notre mémoire corporelle. Son écriture minutieuse se nourrit d’une technique qu’elle a forgée et qu’elle enseigne, appelée Fathom High (que l’on pourrait traduire par « imaginer plus grand », « voir au-delà »). Cette approche mêle danse contemporaine et méthode Feldenkraïs, une pratique somatique qui invite à explorer en douceur le corps à travers toutes ses dimensions, couches et profondeurs, pour que chacun·e trouve une liberté  dans sa façon de se mouvoir. Pas à pas, Meytal Blanaru est ainsi entrée dans le processus parfois douloureux de faire remonter des morceaux de sa propre histoire à la surface, en traduisant en mouvements ce cheminement.
En 2014, elle crée le solo Aurora, à partir de récits d’enfants dits « sauvages », qui ont passé les premières années de leur vie sans contact humain ou maltraités par des parents abusifs. On découvre alors sur les scènes européennes sa danse extrêmement singulière, sa façon unique d’embrasser un mouvement fragmenté et très précis à la fois, de danser comme dans une bulle étrange, avec un regard comme tourné vers l’intérieur d’elle-même. Comme  une zone d’ombre floue mais persistante dans son champ de vision, Meytal Blanaru poursuit avec la pièce de groupe We were the future un travail qu’elle annonce prendre racine dans un « morceau de souvenir traumatique et douloureux », lié à son enfance passée en Israël, où elle est née et a grandi dans un kibboutz.
Cette année, elle présente le solo Rain, à travers lequel elle met des mots et fait face à un abus sexuel dont elle a été victime enfant. Dans cette pièce, le corps de la danseuse, pieds rivés au sol, vacille, ploie, subit puis retrouve sa verticalité. Un travail d’exploration courageusement partagé, une façon de décortiquer et de désamorcer la violence extrême pour littéralement retrouver la liberté de bouger. « Il était important pour moi de briser mes cycles de silence, de honte et de culpabilité et d'être fière en tant que survivante, et non en tant que victime », raconte-t-elle dans le texte qui accompagne la pièce.    

 

Crédit photo : Pierre Planchenault
 

Agathe Djokam Tamo 


Rencontrer Agathe Djokam Tamo, c’est prendre une grande bouffée d’énergie. La chorégraphe et danseuse camerounaise, basée à Douala, fait éclore plusieurs projets chorégraphiques en 2020, comme un antidote au contexte sanitaire. Avec le projet Jump Mind, elle s’est lancée un défi, imaginé en plein confinement au début de la pandémie : sortir dans la rue avec sa corde à sauter et enchaîner des séries de sauts dans l’espace public, une mise en mouvement comme pour conjurer la pétrification qui s’est soudain emparée des corps. Le projet est ainsi né comme un remède à la peur et à la méfiance, et Agathe Djokam Tamo partage son évolution au gré de vidéos postées sur sa chaîne YouTube. Plus qu’un accessoire qui fait partie de son entraînement de danseuse, la corde à sauter est devenue une alliée qui alimente le moteur énergique d’un projet fou qui entend bien combattre la mise à distance sociale provoquée par le virus. Au mois de février 2021, la danseuse parvient à effectuer 20 021 sauts lors d’une même session, alors qu’elle est artiste invitée en résidence à la Cité internationale des arts à Paris. Quand on lui demande ce qui la porte, elle raconte qu’elle saute « pour guérir, soigner nos maux et nos peurs intérieures, réinventer nos pensées, nos énergies, partager un même souffle et quelques battements de cœur ».
En parallèle, elle travaille sur un solo intitulé ECHOGR'ART-PHIE, dans lequel elle plonge dans l’exploration des sensations et douleurs auxquelles son corps sujet à l’endométriose doit faire face. Quand on remonte le fil de son parcours, la même franche ténacité jalonne son chemin. Si la danseuse se découvre une passion pour la danse très tôt et commence à s’entraîner entre kermesses de l’école et cours de ballet, elle s’intéresse rapidement au breakdance, qu’elle commence à pratiquer assidûment en rejoignant plusieurs crews, dont New Generation à Yaoundé avec qui elle remporte de nombreuses distinctions en battle. Assez vite, elle se confronte au fait d’être la seule B-girl à évoluer dans un milieu majoritairement masculin, mais elle poursuit sa route en organisant l’évènement Keep On Breaking, plateforme d’expression pour les jeunes danseur·se·s camerounais·es, avant d’entrer à l’École des sables au Sénégal chez Germaine Acogny et nourrir depuis sa carrière en solo. 


 

Sae Eun Park vient d’être nommée danseuse étoile de l’Opéra de Paris, une première pour une artiste Sud-Coréenne. Elle est ici immortalisée par Dane Shitagi, pour sa série “The Ballerina Project”.
 
 

Oona Doherty

 

HOPE HUNT & The Ascension into Lazarus est un solo dansé d’à peine vingt minutes, qui a créé une petite onde de choc sur les plateaux de danse contemporaine. Telle une apparition, les spectateur·ice·s y découvrent Oona Doherty, vêtue d’un jogging blanc immaculé, réinterpréter les  attitudes et les mimiques de jeunes hommes qu’elle a observés traîner dans les rues de Belfast. Cheveux plaqués en arrière et chaîne autour du cou, elle les fait apparaître en une posture, jambes écartées et main plongeant dans la ceinture du jogging porté baggy. Comme une succession de flashs, la silhouette de ceux qui hantent les bouts de trottoir ou zonent sur les murets de la ville prend vie. Cette étude ultra condensée de la masculinité dans un mélange entre élan sacré et bitume crade inscrit la danseuse et chorégraphe comme une interprète à la présence magnétique, qui signe une danse rugueuse et puissante.
Née à Londres, Oona Doherty grandit à Belfast, en Irlande du Nord, à partir de l’âge de dix ans et reste profondément marquée par la ville et l’histoire du pays, où elle vit toujours. Si elle a été interprète plusieurs années en Belgique ou aux Pays-Bas, elle commence à s’affirmer en tant que chorégraphe en 2016, invitant une pluralité de corps à monter sur scène et à entrer dans la densité nerveuse de son écriture. Le cycle de création qu’elle propose en 2017 s’intitule Hard to Be Soft- a Belfast Prayer et se présente comme une déclaration d’amour à la population contrastée de la ville. Pour ce travail, elle constitue entre autres une Sugar Army, collaborant avec des groupes d’adolescentes. Cette « armée en sucre » qui se constitue de ville en ville interprète une danse de combat, exécutée dans des bombers couleur pastel. Ce tableau autour de la puissance sororale prend des airs de réparation, en écho avec la vie de jeunes Irlandaises dont on entend les voix dans la bande-son du spectacle, dans un pays où l’avortement est resté illégal jusqu’en 2018. Toujours surprenante, elle poursuit en 2019 avec Lady Magma, une pièce infusée des années 1970, où dans un écrin aux couleurs chaudes et aux motifs psychédéliques, elle met en scène cinq danseuses pour proposer une vague de chaleur dédiée au plaisir féminin, aux corps exultants et à la puissance vitale irradiant depuis les organes sexuels. À suivre !


Crédit photo : Simon Harrison



Women Who Do Stuff, newsletter et revue féministe. Association loi 1901.



Cette newsletter est écrite/éditée/aimée par Émeline, Marion, Lisa, Pauline, Mélissa et Mathilde.
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