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Les lettres "Women who do stuff" apparaissent un peu tordues, en 3D, blanches, sur des plots carrés et gris-noirs
 
Il y a quelques semaines, Cécile Massin, journaliste à Mayotte, nous a écrit pour nous proposer de mettre en avant des femmes originaires des territoires ultramarins dont le parcours est généralement passé sous silence dans les médias.
Afin de mettre en lumière la question des mouvements féministes dans ces territoires, elle a écrit pour nous cinq portraits croisés de militantes ultramarines, et plus largement sur le combat des femmes en Outre-mer ainsi que leurs spécificités vis-à-vis de la métropole.  
Bonne lecture !

 
 

Honorine Koenig

 

Née en 1980 à Wallis et Futuna, Honorine Koenig quitte son île natale à la fin des années 1990 pour rejoindre la métropole, où elle décide de reprendre ses études et de passer le concours de l'Éducation nationale. Si rien ne la prédestine initialement à s'engager pour les droits des femmes, « le déclic a lieu », selon ses mots, au détour des années 2010 lorsqu'elle commence à participer à des réunions de l'Assemblée des Femmes (association féministe universaliste et abolitionniste, ndlr.) où elle rencontre des « femmes inspirantes venues d'horizons divers ».
Désireuse de poursuivre son engagement, Honorine entre en politique en 2014 et devient conseillère municipale de la ville des Mureaux, ce qui fait d'elle la première élue de Wallis et Futuna dans l'Hexagone. « Une femme, en plus originaire d'un territoire que personne ne sait placer sur une carte, vous imaginez ? » dit-elle ainsi avec fierté.
Depuis, elle continue à lutter pour les droits des femmes en tant qu'élue mais aussi en tant que militante. Si elle est heureuse de poursuivre son combat au sein d'associations féministes métropolitaines, elle regrette leur manque de diversité. « Il n'y a que des femmes blanches, ou presque. Pourtant, on ne pourra pas véritablement avancer tant qu'il n'y aura pas des femmes de tous bords, de toutes religions et de toutes origines. » 
Pour tordre le cou au cliché « de la vahiné et du collier de coquillage » et promouvoir son île natale, Honorine décide de créer l'association Faiga, qu'elle préside. Mais elle rêve d'une association qui réunisse les femmes ultramarines en métropole. « Il faut que nous, les femmes d'Outre-mer, on arrive à se regrouper, à unir nos forces. Ça nous donnera de la visibilité, peut-être qu'on sera enfin écoutées. » Aujourd'hui, Honorine se demande quelle figure politique forte pourra porter ce mouvement qu'elle appelle de ses vœux. 


Crédit photo : Honorine Koenig sur Twitter

Fanm ka chayé kò est un podcast sur les discriminations et dominations que subissent les femmes des territoires ultramarins, ces anciennes colonies esclavagistes devenues départements français. En créole guadeloupéen, « Fanm ka chayé kò » signifie « Les femmes qui portent les corps ». Lancé par Mélissa Marival, guadeloupéenne, féministe décoloniale et militante indépendantiste, ce podcast tente de comprendre et déconstruire la place des femmes au sein de leur société.

C’est à écouter ici et c’est passionnant.
 

Josette Manin

 
Le parcours politique de Josette Manin est riche, c'est le moins que l'on puisse dire. Élue conseillère municipale pour la première fois dans les années 1980, elle occupe dès lors de multiples fonctions jusqu'à la plus récente, celle de députée du groupe socialiste de la 1ère circonscription depuis 2017. Comme pour la présidence du Conseil général de la Martinique, qu'elle occupe entre 2011 et 2015, elle est « la première et seule femme à avoir jamais occupé ces fonctions », oscillant entre la fierté d'occuper ces postes et l'effroi de n'être que la première. 
Comme elle aime à le rappeler, Josette Manin ne se « considère pas et ne s'est jamais considérée comme étant féministe au sens strict du terme. Moi, ce que je revendique, c'est l'entrée des femmes en politique avant tout ». Pour cette habituée de la scène politique martiniquaise, il est impératif que le monde politique cesse d'être exclusivement masculin et si « aujourd'hui, on voit des femmes en Martinique qui portent des listes électorales, ça reste un long chemin et on doit jouer des coudes » tient-elle à souligner.
Pour la reconnaissance de son département d'origine ainsi que de l'ensemble des territoires ultramarins, là aussi le chemin à parcourir reste conséquent. Mais Josette Manin n'a pas fini de se battre et dit vouloir continuer à lutter « pour être reconnue comme l'égale des Breton·ne·s, des Parisien·ne·s... On ne cessera jamais de demander à être considéré·e·s comme tou·te·s les autres Français·es. On donne de la richesse à la France, de la richesse maritime, mais c'est tout, et ce n'est pas normal ». 
Aujourd'hui âgée de 70 ans, Josette Manin s'apprête à mettre fin à sa carrière politique, mais pas à son militantisme. Prête à passer « la main aux jeunes générations », elle veut leur servir de modèle, comme l'ont été pour elle Paulette Nardal (femme de lettres et journaliste martiniquaise, ndlr) ou encore Angela Davis (militante des droits civiques aux États-Unis, ndlr) qu'elle rencontre en 2019 lors de son passage sur l'île.
 
Crédit photo : Gerard Julien
 

Rita Bonheur

 

Originaire de la Martinique, Rita Bonheur y vit toujours et y est présidente de l'Union des Femmes de Martinique (UFM). Cette association militante, créée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, couvre un panel d'actions très vaste. Initialement axée autour du droit de vote des femmes ainsi que du droit à l'avortement, elle s'est positionnée dans le champ de la lutte contre les violences conjugales dès les années 1990, pour aujourd'hui aller jusqu'aux domaines de la prévention et de la formation sur les violences sexistes et sexuelles. 
Le « féminisme que nous prônons est et doit être résolument ancré dans le social », souligne la Présidente. En parallèle des actions spécifiques aux droits des femmes que les salariées et militantes de l'association mettent en œuvre, elles sont aussi partie prenante de nombreuses luttes sociales où les femmes peuvent être touchées, à l'instar du combat contre la menace de prescription dans le dossier du chlordécone (insecticide accusé d'avoir contaminé plus de 90 % de la population adulte martiniquaise et guadeloupéenne, ndlr). 
Selon Rita Bonheur, ancrer le féminisme dans le social va plus loin, « ça veut aussi dire réfléchir à notre singularité », à ce que cela signifie d'être à la fois femmes et ultramarines. « Par notre histoire, nous avons une façon de voir les choses très différente qu'en métropole. Mais cela ne doit pas nous empêcher de travailler ensemble. Ce que je cherche à dire, ce n'est pas qu'il y a des divergences fondamentales entre le féminisme en Martinique et le féminisme en métropole mais plutôt que le féminisme en Martinique ne pourra avoir une portée véritable que s'il s'ancre dans l'histoire de l'île. » 
Pour ce faire, Rita Bonheur, avec d'autres, travaille à sensibiliser le jeune public à l'histoire des femmes qui ont marqué la Martinique. Elle insiste par ailleurs sur la nécessité de ne pas chercher à minimiser les conséquences qu'a eu la domination coloniale sur les rapports qu'entretiennent entre eux.elles les habitant.e.s de l'île, voire d'en faire une force. « Notre histoire, notre passé colonial doivent inciter les hommes à être toujours plus à nos côtés. On a combattu la domination coloniale ensemble. On devra aussi être ensemble pour combattre le machisme. »

 

Crédit photo : karibinfo.com
 

Saïrati


Née sur l'île de Mayotte, Saïrati quitte le plus jeune département français à l'âge de 8 ans pour l'île voisine de la Réunion avant de s'envoler, quelques années plus tard, pour la métropole. C'est son expérience personnelle qui fait d'elle une militante acharnée pour les droits des femmes et des enfants. 
Enfant, elle est victime d'un viol incestueux par celui qu'elle qualifie de « géniteur ». Il lui faut attendre plusieurs décennies avant de réussir à en parler autour d'elle, d'abord, puis publiquement, faisant d'elle la première femme mahoraise a avoir osé parler à visage découvert des violences intrafamiliales qu'elle a subies durant son enfance. Pour elle, il est plus que jamais impératif de lever le voile sur le tabou de l'inceste qui représente, d'après ses mots, « un véritable problème sanitaire à Mayotte que personne ne peut continuer à ignorer ».
Pour lutter contre l'inceste ainsi que contre l'ensemble des violences perpétuées à l'encontre des femmes et des enfants, elle crée en 2019 l'association Souboutou Ouhédzé Jilaho (originellement en shimaore, signifie en français « Ose libérer ta parole », ndlr). Si cela lui permet initialement d'exprimer son propre mal-être, elle rencontre progressivement un important écho au sein de la société mahoraise. « Je me suis rendu compte – je n'en doutais pas mais ça a confirmé ma pensée, que je n'étais pas toute seule dans ce cas-là. »
Il est des jours où il est plus difficile que d'autres de garder espoir. Saïrati, parfois, a « l'impression de [se] battre toute seule. Je crie, mais ça retombe. Plus rien ». Pourtant, elle garde espoir. Elle souhaite intégrer à la rentrée prochaine un Master en intervention et développement social, et cherche pour cela un stage. Avec son association, elle a par ailleurs pour projet d'organiser en août une « grande marche blanche pour sensibiliser sur les violences sexuelles sur mineur·e·s. Ce serait une belle victoire ».


Crédit photo : Saïrati
Si vous aimez le rap, alors vous n’avez pas pu échapper au phénomène Meryl. Née et élevée en Martinique, Meryl délivre un rap puissant aux mélodies entêtantes dont les paroles engagées dénoncent les difficultés de la vie aux Antilles, notamment la vie chère et les oppressions vécues par les populations autochtones.

Pour le clip de BB Compte, Meryl s’est entourée d’Akiyo, un groupe de musique gwo-ka formé dans les années 1970 et qui milite pour l’indépendance de la Guadeloupe et des autres territoires ultramarins.

Foncez vous procurer son album.
 

Tina Harpin

 

Tina Harpin est une chercheuse en littérature et études de genre de Martinique, où elle passe son enfance. Elle poursuit ensuite ses études en France métropolitaine où elle intègre l'École normale supérieure (ENS) de Lyon et réalise une thèse en littérature comparée sur les représentations de l'inceste et la race dans les littératures sud-africaine et étasunienne. 
Très tôt intéressée par cette problématique éminemment tabou, son intérêt pour les questions féministes remonte à avant ses recherches doctorales, à une époque où « les études de genre et les “postcolonial studies” étaient pourtant moins “à la mode”  qu'aujourd'hui », comme elle tient à le souligner. En Master à l'ENS, elle s'intéresse ainsi aux auteures femmes des Antilles car « on connaît mal ces auteures. Généralement, lorsqu'on parle des Antilles et de la Guyane, ce sont toujours des noms d'auteurs hommes qui reviennent ». 
Aujourd'hui maîtresse de conférence à l'Université de Guyane, elle codirige un séminaire de recherche qui a vocation à constituer un espace de discussion autour des questions féministes en Guyane. Ce séminaire, dont le blog est en ligne, s'intitule FEMPOCO, « contraction de ”féminismes postcoloniaux” » explique-t-elle. « C'était important pour nous d'insister sur la diversité des féminismes, comme sur leur ancrage local. Les féminismes postcoloniaux pensent l'intersectionnalité des discriminations de genre, de classe et de “race”. »
En tant qu'enseignante, elle travaille désormais à sensibiliser ses étudiant·e·s aux droits des femmes, qu'ils·elles soient inscrit·e·s à l'université ou qu'ils·elles viennent assister au séminaire FEMPOCO en auditeur·rice·s libres. « Les obstacles qu'ils et elles rencontrent sont structurels, ils relèvent des inégalités sociales mais aussi de l'éducation, de l'idée qu'il y aurait un ordre patriarcal naturel ou encore du poids du silence et du tabou. C'est un travail de tous les jours » qu'elle et ses collègues ont pour ambition d'effectuer, aussi conséquent soit-il. 


Crédit photo : Youtube 



Women Who Do Stuff, newsletter et revue féministe. Association loi 1901.



Cette newsletter est écrite/éditée/aimée par Émeline, Marion, Lisa, Pauline, Mélissa et Mathilde.
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