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En 2021, au moment de lire les propositions de sujet pour le numéro 3 de notre magazine sur le corps, nous tombions sur un sujet particulièrement enthousiasmant sur l'artisanat et sur les différentes manières dont le milieu perçoit le corps des femmes. Comment déjouent-elles les stéréotypes ? Quelle place doivent-elles conquérir ? Pourquoi ce terrain réservé aux "hommes forts" est-il hautement symbolique ? La journaliste Guylaine Germain nous apprenait que l'on ne compte aujourd'hui que 10% d'artisanes alors même que les travailleuses représentent désormais 48,3% de la population active. 
Cet article, dont nous reparlons plus bas, nous a ouvert une porte vers un monde d'une grande richesse, peuplé de femmes passionnées par leur domaine d'expertise. Nous avions envie de prolonger le sujet en dédiant cette newsletter printanière à celles qui fabriquent et partagent leur savoir-faire. Bonne lecture !

 


Amélie Lange est serrurière à Paris. Elle nous raconte comment elle a décidé de se former dans ce domaine encore très masculin et le rapport qu’elle entretient avec ses clients, et surtout ses clientes.

Il y a peu, tu travaillais encore dans la pub. Qu'est-ce qui t'a poussée à te convertir dans la serrurerie ? Quelle formation as-tu suivie ?

Je commençais à tourner en rond dans mon métier, je ne trouvais plus de sens à ce que je faisais et cela ne correspondait plus à mes valeurs, on donnait beaucoup de nous-même sans jamais rien recevoir en retour, aucune reconnaissance. 
 

Quand mon entreprise a décidé de se séparer d'une centaine de collaborateurs pendant la crise du Covid, je me suis dit que ce serait une bonne opportunité pour essayer de faire autre chose, d'apprendre un métier. Ils proposaient des formations dans le plan de rupture conventionnelle collective, les syndicats avaient vraiment bien négocié. 
Je n’ai pas su tout de suite quoi faire, puis je me suis souvenu de cette fois où j'avais réussi à libérer une voisine bloquée devant sa porte un dimanche soir à 23h. Cinq voisins avaient essayé sans en venir à bout. Je me suis lancée, avec tact et délicatesse, la porte s'est ouverte. Je me souviendrai toujours du sourire de la voisine, alors je me suis dit que j'allais faire ça, apprendre un métier manuel, aider les femmes et obtenir des sourires ! 
J'ai donc contacté une serrurière, Samira Jaouadi, qui m'a parlé du métier avec passion, et je me suis inscrite à la seule formation qui délivre des diplômes d'État en serrurerie-dépannage en France, le FMSD. Abde, le formateur, est d'une bienveillance et d'une pédagogie exceptionnelles. Il dit qu'à chaque fois qu'une femme rejoint la formation, il note qu'elle s'en sort mieux que les hommes. J'y ai appris les bases du métier, j'ai obtenu mon diplôme d'État, et je me suis beaucoup entraînée avant de me lancer.

 

La serrurerie est un domaine plutôt masculin. Est-ce que le fait d'être une femme change ton rapport à ta clientèle ? Et est-ce que tes client·es te disent se sentir plus à l'aise de pouvoir appeler une femme ?

En effet, c'est un secteur très masculin : sur 3000 professionnels en Île-de-France, nous ne sommes que trois serrurières ! C'est pourtant un métier dans lequel la force physique n'est pas aussi importante qu'on peut l'imaginer, et je connais des confrères gringalets qui sont l'inverse de Jason Statham. 

Au début de mon activité, je me disais que le fait d'être une femme dans un monde d'hommes allait être un sérieux handicap, et c'est tout l'inverse qui s'est produit. Mes fournisseurs et mes confrères sont très à l'écoute, et ma clientèle est composée à 90% de femmes de tous les âges, comme je l'espérais au départ.Mon intuition me disait que les clientes seraient plus rassurées de faire appel à une femme, et j'avais raison.

Et il y a un vrai besoin d'artisanes. Un grand nombre de mes clientes me confient qu'elles cherchent à se créer un carnet d'adresses de serrurières, de plombières, d’électriciennes, etc. Cela les rassure, elles ont envie de sororité, d'entraide entre femmes, d'écoute, et aussi d'éviter les intimidations de professionnels abusifs à leur domicile (la serrurerie est hélas un domaine connu pour cela, mais il y a beaucoup d'artisan·es honnêtes qui redorent le blason du métier). 

Lors de mes rendez-vous de diagnostic ou lors des chantiers, mes clientes sont plus enclines à se confier qu'avec un homme, et je prends le temps de bien les écouter pour cerner leurs besoins. J'aime le contact et je suis ravie de ces moments d'échanges. Une fois, j'ai même une cliente qui m'a préparé un délicieux gâteau à la banane lorsque j'intervenais chez elle. 

Mais cela fonctionne dans les deux sens : moi aussi, je préfère savoir que je vais intervenir chez une cliente, et je suis moins rassurée lorsque je dois partir chez un client inconnu un vendredi soir à minuit...

“ Il y a un vrai besoin d'artisanes. Un grand nombre de mes clientes me confient qu'elles cherchent à se créer un carnet d'adresses de serrurières, de plombières, d’électriciennes, etc. Cela les rassure, elles ont envie de sororité, d'entraide entre femmes, d'écoute.”
Est-ce important pour toi de faire un métier manuel ? Qu'est-ce que tu aimes le plus faire ?

Je suis restée assise derrière un bureau à vendre des idées à des marques pendant quinze ans. Maintenant je construis des choses, je monte et démonte des mécanismes, je travaille le bois, le métal, et je peux admirer le résultat au bout de quelques heures. C'est vraiment gratifiant de travailler de ses mains, de créer des choses concrètes et de sentir une satisfaction du travail bien fait et celle de mes clientes. Et puis je découvre des muscles dans mon corps dont je n'avais pas idée avant ! Maintenant, je me lève le matin avec le sourire, et le soir je dors bien mieux. Ma vie professionnelle a repris un sens. 

Le métier est de plus très varié, je ne m'ennuie jamais. Dans la semaine, je peux être amenée à sécuriser une porte en urgence suite à un cambriolage, réparer une serrure grippée, changer un cylindre, ouvrir une porte claquée à la radio, installer une nouvelle serrure 3 points sur une porte ou des gonds blindés, et je pose même des portes blindées. 

J'aime tout dans ce métier, mais ce qui est le plus compliqué et le plus excitant en même temps, c'est de détecter une panne sur une serrure pour la réparer : il faut la manipuler, la démonter, faire des recherches pour trouver la solution. J'adore aussi poser des serrures chez mes clientes, c'est l'occasion de passer quelques heures de travail en discutant en toute convivialité. 

Avant de commencer à travailler dans la publicité et le graphisme, j'ai fait plusieurs années en école d'art. J'aime travailler la serrurerie moderne avec toutes ses évolutions technologiques qui permettent une sécurité de plus en plus performante, mais j'adore aussi potasser des livres, des sites, des documentaires sur l'art de la serrurerie, l'histoire de cet artisanat depuis ses débuts. J'adore découvrir des anecdotes et les partager sur mon Instagram. J'ai même des abonnées qui m'envoient des photos de serrures lors de leurs voyages, en me disant qu'avant de me connaître, elles ne s'y seraient jamais intéressé, et j'en ai d'autres qui me disent que le métier les tente et qu'elles aimeraient faire une reconversion professionnelle. C'est vraiment génial de transmettre sa passion de cette manière.

 

Retrouvez Amélie sur laserrurieredeparis.fr
 


Un podcast à écouter
 

Louise Goutheraud et Sarah Goutin sont toutes les deux céramistes. C’est tout naturellement qu’elles ont eu envie de partir à la rencontre d’autres professionnel·le·s afin de les interroger sur leurs parcours, leurs rapports à la matière, aux formes choisies, aux temps de cuisson mais aussi à leurs sources d’inspirations. Dans ce premier épisode de Potcassé, c’est Hélène Lathoumétie qui retrace le fil de son parcours en prise avec l’enfance et le printemps. On y aborde également le rapport à la commercialisation des créations, les modes de fabrication et de diffusion des techniques d’une génération à l’autre.
”Nous on se mettait en couple (...) avec quelqu’un qui voulait passer son temps à l’atelier (...) vous, maintenant c’est par l’amitié que vous vous mettez ensemble et c’est encore mieux parce qu’il y a plus d’échanges”

 

Comment le corps des femmes s'adapte-t-iI aux métiers de l'artisanat ?

Dans cette enquête passionnante écrite à l’occasion du troisième numéro de notre magazine, Guylaine Germain donne la parole à des menuisières, des souffleuses de verre, des étudiantes en charpenterie pour nous plonger dans un univers encore très sexiste où les femmes doivent très souvent adapter leurs corps et leurs comportements pour trouver leur place. Elle nous fait surtout découvrir des femmes passionnées et passionnantes.
L'article est brillamment illustré par Clara Dupré.

Découvrir l'article


Un atelier à suivre
 

L’Établisienne est un atelier partagé parisien où outils et savoir-faire sont mis en commun. Créé en 2011 par Laurence Sourisseau, le lieu permet de louer du matériel et un établi à l’heure. Sont proposés également de nombreux ateliers, où vous pourrez venir fabriquer des sacs en cuir, réaliser des cuillères en bois ou encore apprendre à vous servir d’une scie circulaire. Ils sont dirigés par des intervenant·es artisan·es spécialisé·es, comme Nathalie d’Antin, spécialiste de vannerie, ou Virginie Chartier, tapissier-décoratrice.
L’Établisienne, 88 boulevard de Picpus, 75012 Paris 

 

Pour aller plus loin :


 

La Réserve des arts a pour mission d’accompagner les professionnel·les du secteur de la culture, de la création et de l’artisanat dans une démarche d’économie circulaire et de réemploi de matériaux. Les fondatrices, Sylvie Betard et Jeanne Granger, souhaitaient soutenir la production culturelle tout en agissant pour l’écologie. Aujourd’hui, l’association a reçu de nombreux prix et compte, en plus de l’entrepôt à Pantin, une boutique en plein Paris. Un bon moyen de donner une seconde vie à des matériaux souvent jetés et de soutenir un monde plus solidaire et durable !

Women in Lutherie met en avant des femmes luthières afin de rendre ce domaine plus accessible et équitable. La plateforme a deux buts : créer une communauté de soutien et de partage entre les professionnelles du métier, que ce soit des fabricantes, des restauratrices, des réparatrices ou même des amatrices, mais également créer un outil de visibilité et d’opportunités pour ces artisanes.
Lu sur Reporterre : le modèle des Tiny Houses séduit de plus en plus. Ces petites maisons mobiles et minimalistes se déclinent à l’infini tant le marché est en expansion. Pensées pour être mobiles et peu coûteuses, ces maisons trouvent aussi un écho particulier dans un contexte d’urgence climatique. Dans la Drôme, des femmes se réunissent autour de l’association Tinyland pour construire leur maison indépendante et écologique.

 


Women who do stuff, newsletter et revue féministe. Association loi 1901

Cette newsletter est écrite/éditée/aimée par Marion, Pauline, Lisa, Emeline et Mélissa.

Si vous voulez nous dire bonjour, faire part de vos remarques et suggestions ou carrément nous féliciter : womenwhodostuff@gmail.com..

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